Au reste, cette façon fraternelle que l'on a, dès qu'il s'agit du promeneur solitaire, d'user de son seul prénom, recèle quelque chose d'assez singulier, de touchant, émouvant, significatif en tout cas, pareille intimité ne se rencontrant que par exception.
  Voltaire, c'est Voltaire, point.
  Et si Diderot, parfois, peut avantageusement redevenir Denis, nul n'imagine un spécialiste du Traité des sensations, blanchi sous le harnais universitaire mais malicieux, taquin - une sorte de Bachelard ou, dans un domaine adjacent, de Théodore Monod -, susceptible d'appeler familièrement Étienne, l'abbé de Condillac.
  J'avouerai donc sans plus tergiverser qu'à mes yeux - mon cerveau, mon cœur -, Jean-Jacques n'est pas qu'un philosophe, un écrivain, que sais-je ? le compositeur influencé par la musique italienne ou l'analyste rigoureux autant que visionnaire de l'inégalité ; l'amant de madame de Warens, de madame de Larnage ; le vagabond pré-rimbaldien qui regarde la gorge nouée mais joyeux, et léger, délesté du poids qui lui faisait courber l'échine, se clore les portes de Genève ; un petit voleur ; l'amoureux transi de Sophie d'Houdetot ; le signataire de modestes chansons ; un marcheur au long cours ; le botaniste myope penché sur des herbiers inventoriant la flore des faubourgs parisiens ou de la Grande Chartreuse ; un garçon paresseux ; l'infatigable épistolier sans cesse reprenant la plume qu'il prétend détester ; l'ennemi déclaré des possédants ; un donneur de leçons qui n'hésitera pas à confier sa progéniture aux "enfants trouvés" ; un amateur de vin d'Arbois ; le guide spirituel, hélas ! de Bernardin de Saint-Pierre ; un poète.
  Il est Rousseau, le patronyme, ici, redevient de mise,
  - Rousseau, au tableau !
  Rousseau, au rapport !
 Taisez-vous, mais taisez-vous, Rousseau !
l'accusé plus désemparé que vindicatif d'un procès kafkaïen ou l'élève que l'on punit injustement, qui ne l'admet pas, refuse de comprendre, proteste, se révolte soudain.
  Moi, en somme.
  Toutes propositions gardées, faut-il préciser ? Le ridicule tue, quelquefois.

                                                                         *

  C'est mon adolescence, ensuite, toute ma vie peut-être, aux basques du bonhomme.
  Les interminables discussions à fumer un méchant tabac avec trois ou quatre amis dans une chambre évidemment privée de confort. Nos chamailleries. Les disques de Miles Davis, de John Lee Hooker. Les ouvrages dérobés en douce tandis que l'un d'entre nous s'entretenait avec le libraire. Ceux que nous dévorions. Les convenances, les idéaux traditionnels jetés par les fenêtres.
  Des tas de strophes, en vrac :

          Voie lactée ô sœur lumineuse
          Des blancs ruisseaux de Chanaan
          Et des corps blancs des amoureuses
          Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
          Ton cours vers d'autres nébuleuses 
1

ou :


          Que le jour me dure
          Passé loin de toi !
          Toute la nature
          N'est plus rien pour moi.
          Le plus vert bocage
          Quand tu n'y viens pas
          N'est qu'un lieu sauvage
          Pour moi sans appas 
2.

  Les randonnées plus ou moins folles par les crêts du Mont Pilat.
  Les haltes à la Jasserie.
  Les excursions foréziennes entre plaine et montagne ou, suivant la rivière, les pêches miraculeuses en bordure du Lignon.
  La haine des "grands".
  L'inguérissable timidité face à des demoiselles pour qui l'on cueille des cerises qu'elles pendent à leurs oreilles. Les lobes roses. Le sein de la plus désirable. La pulpe sanguinolente et cette chair toute frissonnante en sa dentelle, que l'on ne mordra pas.
  Les Rêveries. Les Discours.
  Une femme sur un quai. Ses larmes dissimulées dans les battements d'ailes froissées de son mouchoir.
  Venture de Villeneuve. Ou le Grand Meaulnes.
  Le copain dont les journaux avaient annoncé le décès dans un accident de voiture, son retour au bercail, des croissants dans les bras un matin de Toussaint souriant à sa mère.
  Saint-Preux davantage que cette Julie d'Étange, de Wolmar bientôt, qui sacrifie son amour et meurt un peu trop admirablement à mon goût.
  Jean-Jacques lui-même, Jean-Jacques d'abord, après tout c'est pareil. On porte une chevelure d'Indien, ne fait rien comme tout le monde. Comment ne pas vouloir lui emboîter le pas ?
  Il flâne. Fredonne.
  S'est vêtu d'un manteau oriental comme, deux siècles plus tard, bouquin de Kerouac au fond du sac, des traîne-savate en route pour Woodstock se couvriront d'une pelisse afghane. Il a jeté sa montre, sa perruque aux orties. Refusé cadeaux et pensions afin de demeurer digne de la liberté qu'il place au rang initiateur des revendications humaines.
  Il incarne déjà, irrévocablement sans doute, le femmelin qu'insultera Proudhon.
  Ou cette vermine, cette bête répugnante honnie de Paul Bourget et de Charles Maurras, créature maladive, dangereuse - enjuivée, dégénérée, métèque...-, dont les parents, ainsi que les miens, "étaient peuple, au sens le plus fâcheux du mot", s'empressera de distiller Ferdinand Brunetière : on saisit mieux mon attachement au gaillard. J'ajouterai que - la coupe sera pleine - né à Saint-Chamond, qui se nomma Vallée Rousseau durant la Révolution, un 27 juin qui plus est (Jean-Jacques est du 28...), il m'arrive de me croire, quand tout va mal ou que j'écoute la rumeur à la ronde, la victime d'un mystérieux mais obstiné complot.
  Je plaisante, bien sûr...
  Je plaisante presque. On ne prête qu'aux riches.
  Il n'en subsiste pas moins qu'en ces temps où toute volonté, tout impératif moral - toute vertu ? - semblent se déliter au contact du monde, l'envie me prend de réclamer à mon tour, la formule appartient à André Breton, le silence de qui s'est arrêté de ressentir.
  Rousseau, sur ce terrain comme sur beaucoup d'autres, nous précède.
  Ce n'est pas qu'il prêche le primat de la sensibilité mais, non sans délicatesse, subtilement, farouchement lorsque la lutte s'avère indispensable, qu'il en incorpore l'exigence à la pensée toujours qui chemine, si bien que rêver, fourbir des abstractions, rendre l'univers intelligible ne se distinguent qu'au prix d'une perte radicale de conscience des passions affectives : la vie que l'on choisit - qu'on assume -, n'est pas indifférente, pas autonome de notre perception de la souffrance comme de l'iniquité régnant parmi les hommes.
 
                                                                          *

  Tout commença par une chanson.
  Celle, on l'a deviné, que Gavroche improvise au nez et à la barbe de la soldatesque, sautant de cadavre en cadavre dans l'espoir de récupérer une poignée de cartouches ou quelque poire à poudre.
- pour la soif !
s'amuse-t-il, propres à alimenter les armes des insurgés retranchés derrière la barricade.
  Chacun la balbutia, ou la vociféra, un jour.
  Quant à qui grandissait en lisière de ce que la contestable neutralité sociologique désigne de divers euphémismes (l'indigence, la pauvreté), mais, cartable au dos, se rendait tout de même à l'école, où elle nimbait de son aura les épineuses leçons de choses, et la grammaire, l'éducation civique, la silhouette grand-paternelle de Victor Hugo, ses couplets ne nécessitaient pas la moindre explication : Rousseau, ce Rousseau sifflotant comme un môme pareil à l'oiseau de la rime - Voltaire, lui, répondait à notaire...-, ne pouvait être décidément qu'un proche.
  Il était du ruisseau.
  Avait joué dans les mêmes rigoles frangées d'écume sale où nous lancions pêle-mêle après la classe des brindilles, des morceaux d'écorce et de fragiles caravelles de papier voguant en haute mer avant de chavirer le long des trottoirs.
  Certaines phrases, vite lues, maraudées au petit bonheur la chance dans des manuels qu'un père taciturne consolidait avec du ruban adhésif, confirmeraient l'affinité.
  Je n'en revenais pas.
  Il avait couché à la belle étoile, Jean-Jacques - c'était là, marqué, imprimé, noir sur blanc -, ne percevant d'une Saône ma foi pas si lointaine qu'un clapotis d'ombre liquide à deux pas de la berge, s'était enfui, soustrait à la férule de ses maîtres, tentant de retenir au gré de l'imagination les mots qui s'évanouissaient après avoir brûlé dans sa tête. Et il l'avait écrit, ce feu. Les avait consignés, ces moments suspendus au-dessus d'une espèce de vertige, jusqu'à soutenir que "le premier ayant enclos un terrain, s'avisa de dire, ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile". Il enfonçait le clou : "Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misère et d'horreurs, n'eût point épargnés au Genre Humain celui qui arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; Vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la Terre n'est à personne [...]"  3.
  Quel âge avais-je ?
  Treize ? Quatorze ans ?
  Quatorze ans tout au plus, je ne replâtre ni ne travestis ma jeunesse.
  On m’accordera que cet extrait du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité, le plus fameux, le plus fréquemment cité - le plus désamorcé par les commentateurs, les uns lui opposant le Contrat social, les autres mettant l'accent sur les aspects cauchemardesques de l'utopie de Clarens - avait de quoi porter à sa température d'ébullition un gosse en quête d'une destinée moins malheureuse.
  La dépendance, toutefois, semblait irrévocable.
  On avait beau les brailler le dimanche :

          Si tu veux être heureux
          Nom de Dieu !
          Pends ton propriétaire !


les invectives du "Père Duchêne", l'avertissement s'inscrivait partout en lettres capitales :


                                                      PROPRIÉTÉ PRIVÉE
                                                     DÉFENSE D'ENTRER


sur des panneaux, des murs. C'est ainsi. Je n'avais d'horizon que l'extrémité de la rue. Une place, à côté. Mélange de scories, de mâchefer sur quoi je disputais avec les voyous du quartier d'homériques parties de football. Et la campagne. Les sentiers abrupts qui, par le Planil, la cascade du Gier bondissant de méplats en parois verticales, me conduisaient aux prairies et pelouses parsemées d'éboulis des sommets du Pilat.
   Le parfum du lilas.
   La saveur des myrtilles.
   La mélancolie de la brume, son voile de mariée triste que novembre déchirait aux mains décharnées des bruyères.
   Des mots, enfin, marmonnées dans mon coin.
   Auxquels j'allais naïvement confier la charge de transformer le monde.

                                                                         *

  On aime Rousseau parce qu'il ne le devient pas au détriment de Jean-Jacques.
  Jamais très content, ni heureux, moins encore béatement satisfait d'une existence qu'il épouse, après sa réforme, sans plus aucun souci de parvenir, il creuse, taraude son inquiétude puis, jusqu'à l'heure ultime, que l'on essaie de peindre aux couleurs d'une sagesse exemplaire - un Rousseau d'image d'Épinal, portrait flatteur, scène édifiante, très Troisième République -, s'efforce de maintenir vivante la tension qui l'anime, n'y réussirait-il qu'à bout de souffle.
  Réitérant son plaidoyer, ressassant d'immuables souvenirs, frôlant les mêmes mirages ou revêtant des mêmes oripeaux sa primitive incertitude, ce qui le hante et, sans fin, sans répit, réplique en lui le fantôme de l'autre, s'enracine au plus intime d'une subjectivité fondant, Nerval, Rimbaud en répercuteront l'écho, l'étrange présence d'un double intempestif : jamais, non jamais Jean-Jacques ne cultiva, fût-ce clandestinement, "l'affreuse paix des méchants" 4.
  On l'aime, disais-je.
  La faute à qui ? La faute à quoi ?
  À sa faiblesse. Son orgueil.
  Au fait qu'il ne répudie ni convictions ni songes.
  À sa solitude tellement attentive, tellement solidaire qu'elle ne s'accomplira plus que comme une forme errante d'adhésion à la poignante beauté des choses.
  Ce ciel, l'été, bosselé d'hématomes.
  Ces pluies et cette eau, neuve, séductrice, redoutable, à l'intérieur de laquelle on voudrait disparaître avec l'homme ou la femme qui nous faisait trembler. Un fleuve. Un lac. Ceux de Genève, d'Annecy, de Bienne. Celui de Nantua, dans l'Ain où mon frère aîné se noya.
  Le sentiment ne trompe pas.
  Dès lors, nous ne sommes exclus ni des Lettres écrites de la montagne, ni de La Nouvelle Héloïse, des Confessions ni des Rêveries, de l'Émile pas plus que des journées chaudes, ou tièdes, vécues à la ferme de Monquin, des nappes glaciales sur les pâturages d'altitude et de la neige amassée aux vitres des Charmettes, d'une nuit à Valence, d'une autre dans la bourrasque balayant les landes pelucheuses du Crêt de la Perdrix, où un oiseau, seul, accepte encore le monde, crucifié à son chant.
    "J'ai besoin de me recueillir pour aimer", nota Jean-Jacques, rédigeant la dixième Promenade, inachevée.
  Besoin d'être loin. Replié. Tout près cependant.
  Entre les scrupules qui ne le lâchent pas et cette douleur, ce dévouement désormais indissociables des gouttes frappant le carreau embué de la pièce où il s'est installé, où il corrige une page, rêvasse, somnole, se souvient d'un jour de Pâques fleuries mais s'emporte une fois de plus, dénonçant l'injustice, convoquant les ravissements de ses jeunes années et puisant dans la matière indolente du temps qui s'échappe ou se recompose, au profond du malheur, des raisons d'espérer.

                                                                         *

  Or l'espérance est noire.
  Ou sombre, ténébreuse.
  De loin en loin voilée d'incandescente poussière. D'astres ou de minuscules galaxies.
  Rousseau ne recule pas.
  À la recherche de l'unité perdue - de la durée sans faille, et de l'Éden (son jardin, ses délices, sa tentation)-, il se heurte, se blesse aux angles tranchants des communautés ancestrales aujourd'hui disloquées.
  Meurtri, déçu, contraint à l'errance ou s'incarcérant lui-même au plus obscur des fantasmagories dont il est le jouet consentant, il ne se résigne ni ne tempère le climat agité qu'exaltera le romantisme.
  Écrire, alors.
  Marcher. Griffonner sur des cartes à jouer. Effeuiller d'idiotes marguerites. Râler. Pester. S'attendrir. Affronter ce que l'on ne gouverne pas, qui grouille, menace : les molosses lâchés aux trousses des manants, les apparitions sur le papier peint d'une pièce trop étroite ou par les veines du plancher. La honte. L'effroi. Le vide et l'absence absolue, rédhibitoire, que l'on n'a pas le droit d'habiter.
  J'avais trois ans à la mort de mon frère.
  Plongé dans l'hébétude, je n'en sortis péniblement que grâce à la querelle.
  Plus vieux, l'automne débutait il me semble, j'appris de quelques lignes de Rousseau - Jean-Jacques, maintenant - que mon mutisme s'apparentait à un arbre : il suffisait de se hisser tout en haut, branche après branche, d'y contempler l'étendue du paysage, ou d'y pleurer, s'y écorcher les doigts pour, dans le bruissement des feuilles, tenir enfin parole.
  Il faisait beau, je crois.
  Rafistolé par mon père.
  - Tiens-le, ton livre...
le Lagarde et Michard s'était ouvert sur la promesse d'un petit bout d'éternité.

© Lionel Bourg

 

1 : Guillaume Apollinaire, "La Chanson du mal aimé", Alcools, Gallimard.
2 : Rousseau, "Les Consolations des misères de ma vie", Poésies, Oeuvres complètes, Bibl. de la Pléiade, t. 2.
3 : Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Oeuvres complètes, Bibl. de la Pléiade, t. 3.
4 : Rousseau, Art de jouir, Oeuvres complètes, Bibl. de la Pléiade, t. 2.